Victor Hugo – Le Jugement du Pape

Extrait tiré du livre « La Légende des Siècles » (Dernière série (1883) – XX La Vision de Dante).
L’auteur fait référence à Giovanni Maria Mastaï Ferretti, pape Pie IX (de 1846 à 1878).

Et l’archange cria : — Faites venir cet homme !
Alors les sept clairons dirent : — Pape de Rome !

Mastaï ! Mastaï ! nous t’appelons sept fois.
Viens rapporter à Dieu les peuples et les rois,
Car l’Éternel t’attend, assis sur les nuées.
Toutes les profondeurs frémirent, remuées.

L’ange, pareil au lys que la candeur revêt,
Dieu au vieillard :

— Écoute et vois. Le jugement est proche,
Tu sais pourquoi tu viens et ce qu’on te reproche.

[…]

Les vivants sous le ciel tremblent, souffrent et pleurent ;
La vertu, la raison et la sagesse meurent ;
Le crime est consommé.
L’homme récolte ici ce que là-bas il sème.
Mastaï, mastaï, Pie appelé neuvième,
Approche, infortuné !

Nul ne s’évade. Ici les choses sont connues,
Les os sont transparents et les âmes sont nues ;
Ici tout est clartés ;
L’ombre de l’homme prend la forme de sa vie.
La justice affamée ici n’est assouvie
Que de réalités.

Quand les princes foulaient aux pieds les multitudes,
Transformaient des pays vivants en solitudes,
Dressaient les échafauds,
Et marchaient sur le peuple, affreux, vainqueurs, superbes,
Comme le moissonneur à grands pas dans les herbes
Marche avec une faux ;

Tandis que l’orphelin pleurait avec la veuve,
Et que l’humanité gémissait comme un fleuve,
Et qu’eux étaient joyeux,
Et qu’ils pillaient le peuple avec leurs économes,
Tandis que tous ces rois versaient le sang des hommes
Comme moi l’eau des cieux ;

Tandis que des couteaux ils aiguisaient les pointes,
Toi, tu les bénissais ; tu tombais les mains jointes
À genoux sous un dais,
Et tu me rendais grâce à moi, souverain maître,
Ne t’imaginant pas que j’existais, ô prêtre,
Et que je t’entendais !

Me voici. Vois ma face ; et sache que j’existe.
Ô malheureux, regarde en toi-même et sois triste.
Une main t’a saisi ;
Comme une vision rappelle-toi le monde ;
Ceci c’est ma clarté ; le reste est nuit profonde ;
C’est moi qui suis ici !

Sache que c’était moi qui t’avais mis au faîte.
Le jour où, proclamé roi, pontife et prophète,
Joyeux, tu te courbas,
Tandis qu’on t’enivrait d’un hymne de victoire,
Et que tout l’univers te chantait dans ta gloire,
Je t’ai parlé tout bas ;

Je t’ai dit : — Mastaï, je te charge des hommes.
Voici la clef du coffre et le compte des sommes
Qu’il faudra rendre un jour.
Sois le gardien sublime et le grand solitaire.
C’est toi qui veilleras au centre de la terre
Sur le haut de ma tour,

Je t’ai dit : — Mastaï, travaille en ma présence,
Remets de la vertu dans l’âme ou l’innocence
Lentement se détruit ;
C’est toi qui verseras de l’huile dans ma lampe,
Pour qu’en l’esprit de l’homme où le mal parfois rampe
Il ne soit jamais nuit.

Je t’ai dit : — Mastaï, chasse Satan, s’il entre.
Tous les crimes hideux, rôdant hors de leur antre,
Guettant l’homme éprouvé,
Te trouveront debout sur leur route, ô pontife,
Et fermeront leur gueule et baisseront leur griffe
Devant ton doigt levé.

Or, le monde t’a vu, toi le saint, toi l’auguste,
Dire au crime : courage ! et la porte du juste
A tremblé sur ses gonds.
Tu louas les bourreaux vainqueurs, toi mon ministre
Tu pris sur tes genoux, magicien sinistre,
La tête des dragons.

Devant le créateur, devant les créatures,
Tu mis sur les tyrans, tu mis sur les parjures,
Sur le vol effronté,
Sur le meurtre ivre et fou qui dans le sang se plonge,
Tu mis sur cet amas d’horreur et de mensonge
Mon sceau de vérité.

Chien du troupeau, tu fus un loup comme les autres !
Ô rois, ses attentats amnistiaient les vôtres ;
Si bien, pape romain,
Qu’aujourd’hui, dans le trouble et dans l’inquiétude,
Pas un abri lointain, pas une certitude
Ne reste au genre humain !

Pure étoile éclairant les vivants dans leurs routes,
La vérité brillait au fond des sombres voûtes
Où l’oeil de l’homme atteint,
Je t’avais, comme Aaron et comme Zoroastre,
Mis si haut que toi seul pouvais souffler sur l’astre ;
Prêtre, tu l’as éteint !

J’avais entre tes mains déposé la justice,
De peur que l’homme n’erre et ne se pervertisse
Comme au temps de Japhet,
Des âmes des vivants j’avais fait ton domaine,
Je t’avais confié la conscience humaine.
Réponds, qu’en as-tu fait ?

L’homme resta béant, et, sans cri, sans prière
Et sans souffle, il tomba les deux mains en arrière,
Comme s’il eût été poussé par la clarté
Je sentis tressaillir l’obscure éternité.

Et, comme je fuyais, dans la nuée ardente
Une face apparut et me cria :
« Mon Dante,
Prends ce pape qui fit le mal et non le bien,
Mets-le dans ton enfer, je le mets dans le mien. »

Posté le 13 Jan 2016 par | Pas de Commentaire » |

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